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À l’ombre des géants de Madrid, l’identité unique des Bukaneros du Rayo Vallecano

  • Photo du rédacteur: Anthony zabe
    Anthony zabe
  • 16 avr.
  • 8 min de lecture

Dans l’imaginaire collectif, Madrid se résume souvent à deux géants : le Real Madrid et l’Atlético de Madrid. Deux institutions historiques, deux clubs qui dominent le football espagnol et européen. Mais à quelques stations de métro du centre-ville, dans le quartier populaire de Vallecas, un autre club écrit une histoire très différente : le Rayo Vallecano. Un club modeste et populaire, porté par l’une des identités de supporters les plus fortes d’Europe. Plongeons ensemble dans l’histoire de l’autre club de la capitale espagnole et de ses Ultras.



Madrid, capitale de trois visions du football


L’Espagne est une véritable terre de football et sa capitale l’une des plus puissantes du football européen grâce à ses deux mastodontes. 


D’un côté, le Réal Madrid symbole de prestige et de domination, il s’est placé au sommet du football mondial en devenant l’un des clubs les plus titrés et emblématiques de notre sport. Avec 15 UEFA Champions League (record), 36 titres de champion d’Espagne et des joueurs légendaires comme Cristiano Ronaldo, Zinedine Zidane ou Alfredo Di Stéfano, les Merengues n’ont plus vraiment besoin d’être présentés. Le mythique Santiago Bernabéu est par ailleurs l’un des temples du football mondial.


De l’autre, l’Atletico de Madrid incarne historiquement l’autre visage du football madrilène. Longtemps considéré comme le club du peuple face au prestigieux Real Madrid, l’Atlético s’est construit une réputation de club de la classe ouvrière, combatif, fier et résilient. Malgré tout, les Colchoneros restent un grand nom du football espagnol et européen. Avec 11 championnats d’Espagne, 3 Europa Ligue et des personnalités mythiques comme Diego Simeone, Antoine Griezmann ou encore Fernando Torres.


Dans l’ombre de ses deux mastodontes, un autre club madrilène existe et a une histoire bien différente : Le Rayo Vallecano.


Le Rayo Vallecano, l’autre visage du football madrilène


Ce club situé dans le quartier de Vallecas a été fondé le 29 Mai 1924. 


Contrairement aux clubs plus riches de la capitale, le Rayo a longtemps évolué entre première et deuxième division. Les Franjirrojos ont un palmarès peu flamboyant, avec aucun titre majeur sur la scène nationale et européenne. Le club a remporté le championnat de deuxième division espagnole en 2018 et sa meilleure performance en coupe d’Europe a eu lieu en 2001. C’était un Quart de finale de Coupe UEFA perdu contre le Deportivo Alavés. Aujourd’hui, le club évolue en Liga et ce depuis la saison 2021/2022. La saison passée, les joueurs de Iñigo Pérez ont terminé 8ème du championnat, cette belle performance a qualifié les madrilènes pour l’UEFA Conférence Ligue 2025/2026. Par ailleurs, dans cette compétition, le Rayo peut écrire la plus belle page de son histoire européenne. Les Madrilènes sont en ¼ de finale et affrontent ce soir l’AEK Athènes en Grèce pour une place en demie. Après la victoire 3/0 du match aller en Espagne, tout Vallecas croit en une qualification. 


Malgré tout, les supporters du Rayo ont eu la chance de voir passer dans leur stade quelques grands joueurs du paysage footballistique. Des joueurs comme Radamel Falcao, James Rodriguez ou encore Diego Costa ont récemment foulé la pelouse du stade de Vallecas. Dans son histoire plus lointaine, le Rayo a également accueilli dans ses rangs le grand buteur Méxicain Hugo Sanchez, l’un des grands buteurs de l’histoire du football sud-américain Fernando Morena ou encore Michel ancien joueur emblématique du Réal Madrid des années 1980/90.


Le Rayo évolue avec un maillot blanc, orné d’une bande rouge diagonale. Le design du maillot est inspiré de celui du club argentin de River Plate, dont étaient fan les anciens dirigeants du club à la fin des années 40. 


Les joueurs évoluent au Stade de Vallecas, un stade situé dans le quartier historique du club. Malgré un peu moins de 15 000 places, les joueurs peuvent compter sur le soutien sans faille de leurs supporters, notamment le groupe ultras des Bukaneros 92. 


L’identité du Rayo est profondément liée à son quartier, une zone populaire de Madrid, marquée par l’immigration, les luttes sociales et une forte culture de solidarité. Ici, le Rayo n’est pas un simple club de football, c’est un symbole d’identité locale.


Bukaneros : la tribune rebelle de Vallecas



Dans les travées du stade de Vallecas, le supportérisme organisé voit le jour en 1992 lorsque sept jeunes amis décident de créer un groupe de supporters antifascistes : Les Bukaneros. Ce nom est profondément lié à la culture populaire du quartier de Vallecas. En effet, dans la banlieue Est de Madrid, chaque 15 juillet a lieu “La Bataille Navale de Vallecas”. Cette fête a été créée et imaginée en 1981 par les habitants du quartier suite à la canicule qui touchait la capitale espagnole. Une immense bataille d’eau a lieu dans les rues du quartier entre les habitants qui s’aspergent avec des seaux, des pistolets à eau ou tuyaux. Cet événement célèbre l’identité populaire du quartier et Vallecas devient le temps d’un instant “le port de mer de Madrid”. 

Ainsi, le nom Bukaneros (Pirates en français) fait référence à cette fête et à l’esprit rebelle du quartier. Un groupe indépendant, insoumis et combatif contre le football business.


Si le groupe a du mal à se développer à ses débuts, il réussit à grossir lors de la saison 1995/96, ce qui coïncide avec la remontée du club en première division espagnole. Les supporters se déplacent davantage, avec un parcage historique de 500 fans au Bernabéu pour une victoire face au grand Réal Madrid dans le derby.  


Au fil des saisons, les Bukaneros ne cessent de croître et s’installent durablement dans le virage de l’Estadio de Vallecas. Le groupe se structure davantage et devient progressivement le symbole du supportérisme du Rayo Vallecano. 


Le groupe affirme une identité très marquée : antifasciste, antiraciste et profondément liée au quartier de Vallecas. Très engagés politiquement et socialement, ils utilisent le football comme une plateforme pour défendre leurs valeurs.


Fidèles à leur mentalité, les Bukaneros dénoncent régulièrement la transformation du football moderne : hausse du prix des billets, influence des investisseurs ou perte d’identité des clubs. Dans leurs tribunes, les tifos et les banderoles parlent souvent autant de politique que de football.


Preuve de leur conviction antifasciste, en 2017 les Bukaneros s’opposent fermement à l’arrivée du joueur Roman Zozulya. Le joueur ukrainien du Bétis Séville est accusé par les ultras d’avoir des liens avec l'extrême droite ukrainienne. Un mariage impossible donc et après des semaines de contestation le prêt du joueur est annulé et le joueur renvoyé en Andalousie. Deux ans plus tard, l’Ukrainien revient fouler la pelouse de Vallecas pour jouer avec Albacete un match de D2 Espagnole. Le joueur est consupé par le public du Rayo qui n’a pas oublié et les Bukaneros vont meme l’insulter de “nazi” ce qui entrainera l’arret du match. Une banderole Empêcher un nazi d’enfiler la Franja. Check!” sera même sortie durant la rencontre.


Banderole des Bukaneros pour contester l'arrivée de Zozulya au Rayo
Banderole des Bukaneros pour contester l'arrivée de Zozulya au Rayo

Les activités des Bukaneros ne se limitent pas seulement au stade et à leur soutien au Rayo Vallecano. Le groupe est également très impliqué dans la vie du quartier de Vallecas. En effet, il participe régulièrement à des actions sociales comme des collectes alimentaires, ils apportent leur soutien à des familles en difficulté et n’hésitent pas à se mobiliser contre les expulsions de logements. À Vallecas, la tribune et le quartier ne font qu’un. 


Une histoire fantastique va me permettre d’illustrer mes propos. En effet, en 2012 Carmen Martínez Ayuso, une habitante âgée de 85 ans, vivant dans le quartier de Vallecas est menacée d'être exclue de son logement. Lorsque l’affaire devient publique, les Bukaneros se mobilisent immédiatement. Le groupe organise des manifestations dans le quartier, réalise une collecte d’argent et déploie des banderoles de soutien lors d’un match de Liga face au Celta Vigo. On pouvait lire dans le Virage des ultras madrilènes : “Carmen reste ici”, “Les expulsions d’un État malade, la solidarité d’un quartier ouvrier” ou encore “Les supporters du Rayo contre les expulsions”. L’histoire prend une telle ampleur que le club lui-même intervient : le Rayo Vallecano décide d’aider cette fidèle supportrice en payant son loyer jusqu'à qu'elle reçoive l’aide de l'État. La maire de Madrid annonce également que la ville offrira un nouveau logement social à cette dame.


Banderole des Bukaneros en soutient à Carmen
Banderole des Bukaneros en soutient à Carmen


Au-delà de Vallecas : Les liens des Bukaneros avec la scène Ultras


Les Bukaneros 92 ont tissé des liens avec un autre groupe ultras de la scène espagnole : la Brigadas Amarillas. Ce groupe représente le Cádiz Club de Fútbol et est né en 1982. Leur amitié naît dans les années 90 et est basée sur des valeurs politiques et sociales similaires. En effet, les ultras de Cadix se revendiquent ouvertement d'extrême gauche, antifasciste et populaire. A ce jour, il est considéré comme le seul jumelage officiel et historique des Bukaneros. 


Tifo célébrant l'amitié des Bukaneros et des Briagadas Amarillas
Tifo célébrant l'amitié des Bukaneros et des Briagadas Amarillas

Toutefois, le groupe madrilène entretient des relations et des contacts réguliers avec un autre groupe espagnol : les Riazor Blues. Ce groupe antifasciste représente le club du Deportivo La Coruña. 


En Europe, il n’existe plus de jumelage officiel avec d’autres groupes ultras mais des contacts avec d’autres tribunes engagées. En 2008 par exemple, les Bukaneros ont apporté leur soutien au Commando Ultra 84 de Marseille après l’arrestation d’un membre et porte-voix du groupe appelé Santos Mirasierra. Les ultras du Rayo iront jusqu’à avancer la caution de Santos arrêté lors d’un déplacement européen de L’OM au Vicente Calderon face à l’Atlético de Madrid, avant que le président marseillais Pape Diouf n’organise son rapatriement. Les Marseillais ont remercié publiquement leur homologue Madrilène.


Banderole des Boukaneros en soutient à Santi
Banderole des Boukaneros en soutient à Santi

Toujours sur la scène ultras française, les Bukaneros ont établi une amitié avec les ultras Bordelais à la suite du déplacement des Franjirrojos à Chaban Delmas en février 2001 en Coupe UEFA. Ce match aurait même révolutionné le groupe car les Madrilènes se sont beaucoup inspirés du modèle de supportérisme Bordelais. Les Bukaneros et les Devils Bordeaux 1990 décident même de se jumeler officiellement. Toutefois, ce groupe historique du Virage Sud a décidé de se dissoudre lors de la saison 2006/2007. 


Rivalités madrilènes et fracture idéologique


Les Bukaneros entretiennent une rivalité féroce avec les groupes ultras des deux clubs de Madrid. Tout d’abord parce que c’est une rivalité territoriale, mais elle est aussi marquée par une fracture idéologique entre les deux camps : 


Pour les supporters du Rayo Vallecano, le derby face au Réal Madrid est un contraste face à l’élite. C’est jouer contre le club qui représente le prestige, la puissance et le football business. Pour les Bukaneros c’est bien plus que ça, c’est une fracture idéologique face au groupe ultras merengues. En effet, le principal groupe ultras qui représente le Réal Madrid sont les Ultras Sur. Ce groupe a été créé en 1980, mais n’exerce plus ces activités à l’intérieur du Santiago Bernabeu depuis que Florentino Perez les a interdit de stade à l’été 2014. Ce groupe est historiquement associé à l'extrême droite et une mouvance néonazis.

Une mentalité à l’opposé totale des idéologies des Bukaneros, qui entraînera plusieurs affrontements entre les deux camps.


L’autre derby face à l'Atlético de Madrid est également marqué par une fracture idéologique entre groupes ultras. Le Frente Atlético a été fondé en 1982 et est bien présent dans les tribunes du Metropolitano aujourd’hui. Le groupe est issu d’une organisation de la jeunesse franquiste et se fait remarquer pour son lien avec l'extrême droite et ses actes racistes et violents en tribune. Cette idéologie est d’ailleurs très contrastée avec une large partie du public, historiquement de gauche et populaire. Cette idéologie est bien évidemment mal perçue par les Bukaneros qui font du groupe l’un de leur ennemi principal.


Par leur idéologie antifasciste, les Bukaneros ne seront jamais en bon terme avec un groupe ultras se revendiquant d'extrême droite. Pour preuve, en novembre 2025, les Bukaneros et les ultras du Lech Poznan, connu pour être d'extrême droite, se sont affrontés violemment  dans le quartier de Vallecas en marge d’une rencontre de Ligue Conférence entre les deux clubs.




Le Rayo Vallecano reste une anomalie passionnante dans le paysage aseptisé du football moderne. Tandis que ses voisins du Real et de l'Atlético accumulent les titres et les revenus marketing , le club de Vallecas continue de puiser sa force dans ses racines populaires et les luttes sociales de son quartier.


À travers les Bukaneros, le stade de Vallecas ne se contente pas d'être une simple enceinte : il devient un bastion de résistance idéologique, où la solidarité envers une voisine expulsée compte autant qu'une victoire en championnat. Qu'il s'agisse de s'opposer au "football business" ou de défendre des valeurs antifascistes, le Rayo prouve que l'on peut exister, vibrer et même se qualifier pour l'Europe sans jamais renier son âme. À Madrid, si le prestige a un nom, la ferveur, elle, a un quartier : Vallecas











 
 
 

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